Trente-cinq ans de photographie de danse. Des milliers de spectacles, une soixantaine de milliers d'images, des collaborations avec les plus grands chorégraphes de notre temps. Et pourtant, quand on demande à Laurent Paillier ce qui le pousse encore à déclencher, la réponse est simple : le corps en mouvement. La vie.
Une vocation née d'une exposition
Tout commence avec une image vue à l'adolescence. Laurent Paillier a quinze ou seize ans lorsqu'il découvre le travail de Jean-Loup Sieff — une exposition consacrée à la chorégraphe américaine Carolyn Carlson. Ce qui le frappe, c'est la façon dont le photographe traite le corps de la danseuse : avec une précision et une sensibilité qui semblent toucher quelque chose d'essentiel.
Cette rencontre avec l'œuvre de Sieff ne le quitte plus. Des années plus tard, il aura la chance de collaborer lui-même avec Carolyn Carlson, bouclant ainsi une boucle commencée dans la salle d'une galerie parisienne.
Après le baccalauréat, il monte à Paris pour suivre une formation à l'EFET, de 1985 à 1987. Il y apprend les fondamentaux — composition, développement, tirage argentique — et découvre une capitale dont la richesse culturelle va nourrir toute sa trajectoire. C'est là qu'il décide de se consacrer à la photographie culturelle.
De l'assistance aux premières images de spectacle
Ses premières années professionnelles le mènent dans les studios de mode et de publicité parisiens, où il travaille comme assistant auprès de figures majeures : Peter Lindbergh, Bettina Rheims, Chico Bialas. Il y acquiert une maîtrise technique irréprochable, mais quelque chose lui manque. L'univers de la mode et de la publicité ne lui correspond pas.
C'est en photographiant les spectacles gratuits de la Fnac qu'il trouve sa voie. Les premières images de danse arrivent naturellement, presque par hasard — et ne le quittent plus.
La danse contemporaine : l'imprévisible comme matière
Si Laurent Paillier photographie aussi bien la danse classique que contemporaine, sa préférence va résolument à la danse contemporaine. La raison est simple et profonde à la fois : elle n'est pas codifiée. Rien n'est prévisible. Tout peut arriver.
Cette imprévisibilité n'est pas une contrainte — c'est le cœur même de sa pratique. La photographie de danse contemporaine exige une présence totale, une disponibilité du regard qui s'apparente moins à la technique qu'à une forme d'écoute. Être là, vraiment là, et laisser l'image venir.
Un regard nourri par la peinture et la musique
La démarche de Laurent Paillier ne s'arrête pas à la danse. Elle est traversée par d'autres disciplines artistiques qui ont structuré son regard dès l'enfance — notamment auprès d'un oncle peintre dont les échanges l'ont profondément marqué.
Ses références photographiques
Sa bibliothèque visuelle est riche et diverse :
C'est Franck Horvat qui incarne aujourd'hui le mieux son influence. Cet artiste qui naviguait entre le reportage de rue et la mode, entre le document et la mise en scène, correspond à ce que Laurent Paillier cherche lui-même : une image qui soit à la fois vraie et construite.
La peinture comme miroir du geste
La peinture occupe une place à part dans son univers. Ce qu'il y cherche, c'est le geste visible — la trace du corps de l'artiste dans l'œuvre. Pollock qui peint en projetant, Kazuo Shiraga qui peint avec ses pieds, Van Gogh dont chaque coup de pinceau révèle une tension intérieure, Kandinsky et Miró que l'on appelle parfois les "peintres du geste".
Cette fascination pour le geste pictural l'a conduit naturellement vers son projet le plus ambitieux : le livre Danser la Peinture, où chorégraphes et plasticiens se répondent à travers les corps et les images.
Scène et studio : deux espaces, une même quête
La pratique de Laurent Paillier photographe de danse repose sur deux espaces radicalement différents — la scène de spectacle et le studio — qui correspondent à deux modes de création distincts.
Sur scène, il est témoin. Le chorégraphe invite, Laurent écoute, observe, anticipe. Son travail se rapproche du journalisme : capter le réel dans ce qu'il a de plus fugace, retranscrire la vision du chorégraphe sans la trahir, livrer des images qui serviront à promouvoir le spectacle. La contrainte est double — artistique et commerciale.
En studio, c'est différent. Là, seule sa vision compte. Chaque séance part d'une idée neuve, d'une lumière différente. Il n'y a pas de processus figé, pas de méthode systématique — seulement la volonté constante de se réinventer.
Une seule constante traverse toute son œuvre : il ne travaille jamais en noir et blanc. La couleur est pour lui indissociable de ce qu'il cherche à capturer — la chaleur du vivant, la matière de la chair, l'intensité de la lumière de scène.
Les projets qui l'animent
Depuis plusieurs années, Laurent Paillier développe en parallèle des projets personnels de long terme, qu'il fait avancer notamment grâce à sa résidence à Micadanses — le lieu emblématique de la danse à Paris, où il bénéficie d'heures de studio pour créer et exposer.
La danseuse et l'enfant
Une série de 25 photographies explorant la maternité chez les danseuses professionnelles. Chaque image est accompagnée du témoignage de la danseuse sur l'expérience de concilier la scène et la vie de mère. Un regard à la fois intime et social sur une réalité peu documentée.
Regard, Posture — portraits de chorégraphes
Une série de diptyques : un portrait très rapproché du visage du ou de la chorégraphe, et un portrait en pied dans un lieu symbolique de la danse. Une exploration de l'identité par le regard et la posture — deux éléments fondateurs du langage chorégraphique.
Abécédaire dansé — avec Kaori Ito
Débuté après la parution de Danser la Peinture, ce projet est devenu au fil du temps un portrait étalé sur plusieurs années de la chorégraphe et danseuse Kaori Ito. Entre studio et extérieur, entre mouvement et posture, une collaboration qui continue d'évoluer.
L'accomplissement : Danser la Peinture
Parmi trente-cinq ans de carrière, un projet domine — celui qui a tout changé. Danser la Peinture, publié en 2016 aux Nouvelles Éditions Scala en collaboration avec le critique Philippe Verrièle, est le fruit de cinq ans de travail intense. Le concept est audacieux : associer un chorégraphe à un plasticien, demander au premier de danser en réponse à l'œuvre du second, et photographier cette rencontre.
Onze chorégraphes, onze plasticiens, des dizaines d'images et autant de textes. Le livre a été récompensé par le Grand Prix de la Critique 2016 dans la catégorie meilleur livre de danse — une distinction remise par l'association professionnelle de la critique Théâtre, Musique et Danse.
Cette liberté nouvelle traverse aujourd'hui tout son travail. Les projets qui suivent sont plus personnels, plus lents, plus profonds. Le photographe de danse a cessé de prouver quelque chose — il explore.
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